Association des Habitants Vigilants du canton de Gondrecourt le château
21 Avril 2025
Quelles sont les principales failles du projet Cigéo ? par Hugues HENRI
Faille géologique : on ne peut pas prévoir comment réagira la couche d’argile
La principale faille est géologique, car en vertu de la durée pluri- millénaire de l’enfouissement de ces déchets radioactifs, nul n’est capable de prévoir l’évolution géologique du site. A Cigéo, les conteneurs hautement radioactifs seraient stockés en profondeur dans une couche géologique d’argile, sélectionnée pour sa relative stabilité. L’argile est notamment connue pour ses qualités en matière d’imperméabilité.
Cependant, les travaux de forage pour la construction de CIGEO sont susceptibles de déstabiliser cette couche argileuse. De plus, des épisodes sismiques ne sont pas totalement exclus. La stabilité historique de la zone n’est pas une preuve suffisante, du moins complètement satisfaisante. Enfin nous savons que les conteneurs et les galeries ont tendance à se déformer sous l’effet de la haute radioactivité qu’ils contiennent et des mouvements de la roche.
De plus, d’importantes nappes phréatiques qui alimentent toute la région Est sont situées sous le site, leur contamination par capillarité n’est pas impossible.
Dans ces conditions, nul ne peut dire comment réagira la strate argileuse au cours des siècles à venir.
Faille de sûreté : il y a des risques d’incendie, d’infiltrations et de dispersion de la radioactivité
Le risque le plus grave est celui dʼincendie, compte tenu de la présence simultanée dʼhydrogène et de colis inflammables dans les alvéoles censées abriter les déchets de haute activité à vie longue. LʼIRSN, bras technique du gendarme du nucléaire l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), a démontré que cette faiblesse du stockage était réelle et quʼil existait un véritable risque dʼincendie dans les alvéoles de stockage. Un tel événement pourrait aussi aboutir au rejet de gaz radioactifs. La modélisation de lʼIRSN montre que la vague de chaleur provenant dʼun incendie survenu dans un colis pourrait se propager à un autre en quelques heures. Il serait impossible de reprendre une exploitation « normale » après un tel accident.
L’Andra a admis quʼ« une explosion pourrait entraîner une perte de confinement » du site de Cigéo et sʼaccompagner éventuellement de la dispersion de radionucléides dans le site de stockage, si ce n’est au-delà dans l’atmosphère en dehors ou dans les nappes phréatiques souterraines.
Autre risque important : les infiltrations d’eau et les fuites radioactives. LʼASN a demandé à lʼAndra de faire la démonstration des mécanismes dʼécoulement de lʼeau dans la roche de Cigéo dans ses simulations. Il s’avère que les infiltrations dʼeau dans les couches géologiques seraient probablement les risques « techniques » et inévitables les plus importants à long terme. La présence d’eau dans la couche d’argile où est prévu le stockage entraînerait la corrosion des emballages de tous les types de déchets et conduirait à des fuites d’éléments radioactifs, parmi lesquels des éléments gazeux qui remonteraient à la surface.
Dans un avis rendu public, l’ASN a souligné le manque d’analyse concernant la dégradation lié au vieillissement des composants, des conteneurs et des alvéoles de stockage. Leur robustesse et leur résistance à la corrosion ne sont pas clairement démontrées.
Faille logistique : les questions sur la saturation et les transports dangereux ne sont pas résolues
Le site de Cigéo est censé fonctionner pendant un siècle, avant d’être définitivement condamné, scellé et sans aucun accès. L’Andra souhaiterait l’ouvrir en 2030. Sauf que les déchets de haute activité déjà produits jusqu’à présent et actuellement générés ne pourront ni être transportés ni stockés dans un lieu confiné avant 2075, tant leur radioactivité est élevée : elle nécessite un entreposage dans un endroit ventilé pendant plusieurs années.
Quand bien même le site de Cigéo à Bure serait ouvert à l’horizon 2030, il ne pourrait accueillir dans un premier temps que des déchets à radioactivité moyenne, en guise de test, les autres ne pouvant de toute façon pas supporter le transport et un stockage confiné. Pour l’instant les déchets hautement radioactifs sont traités et entreposés sur le site industriel de La Hague, à l’usine ORANO (ex Areva) dont le vieillissement est préoccupant et dont les piscines d’entreposage de déchets radioactifs sont saturées.
Que fera-t-on en 2030 des déchets hautement radioactifs stockés à la Hague dans des infrastructures à bout de course et au bord de la saturation, alors qu’ils ne pourront de toute façon pas être confinés dans les sous-sols de Bure avant plusieurs dizaines d’années ? Pour l’instant, aucune réponse.
Et que faire une fois que Cigéo parviendra à saturation, alors qu’il y aura encore de nombreux conteneurs à descendre si l’activité nucléaire du pays se maintient ? L’agrandir sans fin ? Question d’autant plus épineuse que les engagements pris par les pouvoirs publics et l’Andra ne prévoient aucune infrastructure en surface à Cigéo. On déplace donc le problème sans le résoudre, au risque d’en créer de nouveaux au passage.
En outre, plusieurs questions se posent quant à l’infrastructure logistique nécessaire pour assurer les milliers de transports de ces déchets extrêmement dangereux de l’usine de la Hague jusqu’à Cigéo, à Bure. Des questions pour l’instant non résolues.
Faille d’irréversibilité : retirer un colis radioactif ne sera plus possible
A Cigéo, c’est la solution du stockage définitif qui a été choisie. Cela signifie qu’une fois les conteneurs enfouis les uns derrière les autres, les galeries creusées dans l’argile seront définitivement scellées par un mélange bétonneux, de sorte qu’elles ne soient plus jamais accessibles. Dans d’autres pays, les conteneurs sont en général stockés dans des galeries accessibles à tout moment, car construites à mi-pente d’un relief, comme en RFA et aux USA, ce qui permet d’opérer un travail de surveillance continue et d’intervenir en cas de besoin. Or à Cigéo, une fois le site scellé, toute intervention a posteriori serait de fait impossible.
Les législateurs français ont imposé à l’Andra de faire en sorte qu’il soit envisageable de retirer un colis durant la période d’exploitation du site, avant sa fermeture définitive au terme de 100 années. Ce concept de « réversibilité » figure dans l’article 5 de la loi du 28 juin 2006. L’Andra a ainsi été contrainte de prévoir des moyens supplémentaires pour récupérer les colis et affirme que des tests de retrait seront réalisés durant la phase pilote. Sauf que, pendant la période d’exploitation, mais aucune installation de surface n’est prévue pour recevoir les conteneurs que l’exploitant devrait éventuellement remonter. Si un conteneur doit être sorti, où ira-t-il et comment sera-t-il géré ? Rien n’est prévu techniquement et financièrement pour envisager une remontée vers la surface, surtout si elle doit être effectuée rapidement suite à une situation accidentelle.
Dans les faits, cette « réversibilité » s’avère donc aussi complexe qu’hypothétique, en plus d’être limitée à la seule période de fonctionnement, soit quelques générations. Après la fermeture définitive du site, ces déchets nucléaires ne seront plus accessibles, même si les générations suivantes parviennent à trouver des options plus sûres et plus durables pour les gérer.
Faille économique : les coûts ne sont pas maîtrisés et sont imprévisibles à long terme
Le projet de Cigéo suscite d’importantes considérations économiques, compte tenu des sommes et du temps nécessaires à sa mise en place et à son exploitation. Comment prévoir le niveau de l’inflation, le prix de l’argent, le coût de la main d’œuvre et celui des technologies sur des échelles de temps aussi longues ? À l’aide d’une boule de cristal ?
Quand il s’agit de tels ordres de grandeur – plusieurs dizaines de milliards d’euros assumés par les contribuables – cela pose un certain nombre de questions politiques auxquelles nul n’est capable de donner de réponses satisfaisantes pour le moment.
Faille éthique : c’est un cadeau empoisonné aux générations futures
L’enfouissement définitif des déchets nucléaires pose la question fondamentale d’une éthique du temps. Le nucléaire actionne des échelles de temps particulièrement longues, qui échappent par bien des égards au temps historique et politique. Les acteurs qui prennent les décisions aujourd’hui ne seront sans doute même plus vivants au moment de leur application – et ils ne seront plus comptables des effets de ces choix, qui engagent donc les générations futures.
Les déchets hautement radioactifs resteront dangereux pendant des centaines de milliers d’années encore. Ce que nous faisons aujourd’hui en matière nucléaire échappe en somme à notre contrôle et à notre implication historique.
Un jour ou l’autre, les êtres humains assisteront à la fermeture de Cigéo si ce projet est malgré tout mis en place. Pour autant, des déchets radioactifs inaccessibles et dangereux y resteront enfouis. Comment s’assurer que les générations futures, dans des dizaines ou des centaines d’années, ne tombent pas dessus par accident, ou selon des modalités dommageables voire tragiques ?
Comment faire en sorte que les informations concernant le site de Cigéo et les déchets enfouis observent une continuité sur des milliers d’années ? Comment être sûr-e qu’elles soient encore lisibles et intelligibles, à la vitesse où vont le progrès technique et l’évolution des signaux communicationnels ? Comment garantir une continuité d’information ? Comment garantir une continuité politique ?
Ces questions, l’Andra les pose aussi sans pour autant apporter de réponses : selon elle, le projet Cigéo permettrait justement aux générations futures de ne pas avoir à gérer ces déchets radioactifs et de les débarrasser de ce lourd héritage.
Mais cela revient à réalité à mettre la poussière nucléaire sous le tapis en dédouanant l’industrie nucléaire et les autorités actuelles de leurs responsabilités. Cacher les déchets radioactifs ne permettra en aucun cas de les faire disparaître. Compte tenu de l’ensemble des incertitudes et risques de ce projet, rien ne garantit que ces déchets dangereux ne constitueront pas un jour une grave menace pour les générations futures, peut-être même à leur insu, sous leurs pieds.
Tout cela paraît fortement hypothétique et illustre bien la nature civilisationnelle discutable du nucléaire : une suite de paris inconsidérés où l’humanité actuelle se dédouane ouvertement de sa responsabilité historique.